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L'AIGLE A DEUX TETES Acte III scène 8 Jean Cocteau
Acte III scène 8
Stanislas descend lentement l'escalier et croise la reine comme endormie. Lorsqu'il avancera jusqu'au milieu de la bibliothèque, la reine le suivra. Elle est dure, cassante, terrible. Toute cette scène doit donner l'illusion qu'elle est une furie.

LA REINE
: Farouchement : Qu'est ce que vous avez fait? ( silence de Stanislas ) Répondez, Répondez immédiatement.
Silence
Tony vient de m'apprendre une chose incroyable. Où est ce médaillon? Où est-il? Donnez-le ou je vous cravache.
STANISLAS :
avec calme : Le médaillon est dans votre chambre.
LA REINE : Ouvert?
STANISLAS : Ouvert
LA REINE : Jurez-le.
STANISLAS : Je le jure.
LA REINE poussant un cri : Stanislas!
STANISLAS : Tu m'avais expliqué ce qui se passe quand on avale cette capsule. J'ai un moment à vivre. Je voulais t'admirer avant ton départ.
LA REINE se reprenant : Ne me tutoyez pas. Il y a des policiers partout.
STANISLAS : Je le savais.
LA REINE : Vous saviez que la police cernait le château?
STANISLAS : C'est un mort qui vous parle. Je m'estime délié de toutes mes promesses. Pendant votre absence, ce matin, le comte de Foëhn m'a averti qu'il m'arrêtait. J'ai obtenu qu'on ne m'arrête qu'après une heure. La police garde les portes pour que je ne m'échappe pas.
LA REINE : La reine vous protégeait. Vous n'aviez rien à craindre.
STANISLAS : Je n'ai pas agi par crainte. En un éclair, je me suis rendu compte que rien n'était possible entre nous, qu'il fallait vous rendre libre et disparaître en plein bonheur.
LA REINE : Lâche!
STANISLAS: Peut être.
LA REINE : Lâche! Tu m'as conseillée, pressée, arrachée de mon ombre.
STANISLAS : D'où je vais, je te protégerai mille fois mieux.
LA REINE : Je ne demande pas qu'on me protège!
STANISLAS dans un élan : Mon amour... Il veut s'approcher d'elle . Elle s'écarte d'un bond .
LA REINE : Ne m'approchez pas.
STANISLAS : Est-ce toi qui me parles?
LA REINE : Ne m'approchez pas (Elle est blême, droite, effrayante). Vous êtes un mort et vous me faites horreur.
STANISLAS : C'est toi! C'est toi qui me parles!
LA REINE : Vous êtes devant votre reine. Ne l'oubliez plus.
STANISLAS : Ce poison a du agir comme la foudre. Est-ce la mort de croire qu'on vit et d'être en enfer? (il marche comme un fou dans la bibliothèque) Je suis en enfer! Je suis en enfer!
LA REINE : Vous êtes encore vivant. Vous êtes à Krantz. Et vous m'avez trahie.
STANISLAS : Nous sommes à Krantz. Voilà les fauteuils, la table, les livres... il les touche
LA REINE : Vous deviez me tuer et vous ne m'avez pas tuée.
STANISLAS : Si je t'ai offensée, pardonne moi. Parle-moi comme tu me parlais hier, comme tu me parlais ce matin? Tu m'aimes?
LA REINE : Vous aimer? Perdez-vous la tête? Je vous répète que je vous ordonne de m'adresser la parole sur un autre ton.
STANISLAS égaré : Vous ne m'aimez pas?
LA REINE : Mes mouvements sont aussi rapides que les vôtres. Vous m'avez volée.. volée! Ne grimacez pas. Ne vous convulsez pas. Restez tranquille. Je vais vous dire ce que je ne voulais pas vous dire et que vous méritez qu'on vous dise. Que supposez-vous? Qu'imaginez-vous? Apprenez que le comte de Foëhn ne se permettrait pas d'agir sans mes ordres. Tout ici n'est qu'intrigue. Je croyais que vous vous en étiez aperçu. Il me gênait de vous traîner à ma suite. Il me gênait de vous voir vous mêler indiscrètement des affaires du royaume. Si la police cerne le château, si le comte de Foëhn vous attendait à ma porte, c'était par mon ordre. Rien que par mon ordre. C'était mon bon plaisir.
STANISLAS : Vous mentez!
LA REINE : Monsieur! Vous oubliez où vous êtes, ce que vous êtes et qui je suis.
STANISLAS : Vous mentez!
LA REINE : Faut-il que j'appelle les hommes du comte de Foëhn?
STANISLAS: Ici même, ici (il frappe le fauteuil) ne m'avez vous pas avoué votre amour?
LA REINE : C'est alors que je mentais. Vous ne savez pas que les reines mentent? Rappelez-vous vos poèmes. Vous y décriviez les reines telles qu'elles sont.
STANISLAS : Mon Dieu!...
LA REINE : Je vous révèlerai leur secret et les miens, puisque c'est un mort qui m'écoute. J'ai décidé, décidé, car je décide - j'ai décidé de vous charmer, de vous ensorceler, de vous vaincre. C'est drôle! Tout a marché à merveille. La comédie était bonne. Vous avez tout cru.
STANISLAS : Vous!.. Vous!...
LA REINE : Moi. Et d'autres reines m'ont donné l'exemple. Je n'avais qu'à les suivre. Les reines n'ont guère changé depuis Cléopâtre. On les menace, elles enjôlent. Elles choisissent un esclave. elles en usent. Elles ont un amant, elles le tuent.
Stanislas chancelle comme au premier acte. Il porte les mains à sa poitrine. Il va tomber. La reine ne peut retenir un élan.

LA REINE : Stanislas!...
Elle allait s'élancer vers lui. Elle reste sur place. Elle cravache un meuble.
STANISLAS
il se redresse peu à peu. : Vous mentez je le devine. J'allais me trouver mal, vous n'avez pas pu retenir votre cri. Vous tentez sur moi je ne sais quelle horrible expérience. Vous cherchez à savoir si mon amour n'était pas une exaltation de jeune homme, s'il était vrai?
LA REINE : En quoi supposez vous qu'il m'intéresse de savoir si votre amour était une exaltation de jeune homme? Il ne vous intéresse pas davantage de savoir si mon indulgence pour vous était un caprice. D'autres problèmes vous attendent.
STANISLAS : Quoi! Je dérobe un poison que vous portiez sur vous comme une menace. Je le supprime. Je me suicide avec. J'évite un procès que vos ennemis n'auraient pas manqué d'exploiter pour que le scandale vous éclabousse. Je prie le ciel que le poison n'agisse pas en votre présence. Je vous donne joyeusement, mon honneur, ma propreté, mon œuvre, mon amour, ma vie... (il s'arrête soudain) Mais, j'y pense! Quelle horreur! N'est ce pas vous qui m'avez expliqué ce suicide à retardement, qui m'avait vanté ses avantages? N'est ce pas vous qui m'avez dit que vous aviez ôté le médaillon de votre cou et qu'il se trouvait dans votre chambre? Répondez!
LA REINE : Je n'ai pas l'habitude qu'on m'interroge, ni de répondre aux interrogatoires. Je n'ai pas de comptes à vous rendre. J'ai tiré profit de votre personne. Et ne vous imaginez pas que je parle des affaires de l'État. J'ai joué à vous le laisser croire. Vous n'entrez pour rien dans la décision que j'ai prise. J'ai flatté votre vanité d'auteur. La pièce était belle! Premier acte: on veut tuer la reine. Deuxième acte: on veut convaincre la reine de remonter sur le trône. Troisième acte: on la débarrasse d'un héros indiscret. Comment n'avez vous pas compris que votre ressemblance était la plus grave des insultes? Comment pensiez vous que je ne me vengerais pas d'en avoir été la dupe? Vous êtes naïf. Je vous ai mené là où je voulais vous mener. Je ne prévoyais pas que vous devanceriez mon arrêt et que vous prendriez sur vous de donner vos ordres de mort. Je devais vous remettre au comte de Foëhn. Vous en décidez autrement. Vous vous empoisonnez. Bonne chance! Mourrez donc. Avant de conserver cette capsule j'en ai fait l'expérience sur mes chiens. On les a enlevés de ma vue. On vous enlèvera comme eux.
Stanislas s'est jeté à genoux dans le fauteuil auprès duquel il écoutait au premier acte.

STANISLAS :
Mon Dieu! Arrêtez la torture.
LA REINE : Dieu non plus n'aime pas les lâches. C'était à vous de ne pas trahir vos camarades. Ils avaient confiance en vous. Vous étiez leur arme. Et non seulement vous les avez trahis, mais vous les avait fait prendre. Car Foëhn m'a parlé de votre groupe. Il le connaît. Lorsque je vous ai caché dans la bibliothèque, j'avais peur que vous ne vous aperceviez de ses signes. Vous nous avez crus bien sots. Comment, je vous le demande, aurais-je eu la moindre confiance dans un inconnu qui trahissait et m'en donnait le spectacle? Sur quoi vous fondiez-vous pour me croire sincère, alors que vous retourniez votre veste sous mes propres yeux?
Stanislas s'est lentement relevé du fauteuil où on le voyait de dos. Il est de face, décoiffé, sans regard.

Peut-être n'auriez vous jamais deviné les choses que je viens de vous dire. Je vous aurais trompé jusqu'à la dernière minute. Vous regardiez partir mon escorte. Foëhn vous arrêtait. Il vous emmenait. On vous jugeait et on vous exécutait. Vous seriez mort en vous glorifiant d'être le sauveur de votre patrie. Vous échappez à ma justice. A votre aise. Mais je me devais de devenir votre tribunal.
Elle marche sur lui.
Qu'avez-vous à répondre? Vous vous taisez. Vous baissez la tête. J'avais raison de vous traiter de lâche. Je vous méprise. (elle lève sa cravache) Et je vous cravache.
Elle le cingle. A cet instant la sonnerie de trompette se fait entendre dans le parc. Stanislas n'a pas bougé.

On m'appelle, je n'aurais sans doute pas la joie de vous voir mourir.
La reine lui tourne le dos et s'éloigne jusqu'au bas de l'escalier. Elle s'y arrête et pose le pied sur la première marche. Stanislas la regarde. Il porte la main à son couteau de chasse. Il le retire de sa gaine. Seconde sonnerie de trompette. Stanislas s'élance vers la reine. Il la poignarde entre les épaules. La reine titube, se redresse et monte trois marches, le poignard planté dans le dos, comme le fit la reine Élisabeth. La reine se retourne et parle avec une immense douceur

LA REINE :
Pardonne moi petit homme. Il fallait te rendre fou. Tu ne m'aurais jamais frappée.
Elle monte quatre marches et se retourne encore

LA REINE :
Je t'aime
L'hymne royal se fait entendre. Stanislas reste à sa place comme frappé de stupeur. La reine monte d'un pas d'automate. Elle arrive au palier. Elle empoigne les rideaux de la fenêtre pour s'y soutenir et s'y présenter. Elle détourne la tête vers la bibliothèque et tend la main vers Stanislas.
LA REINE : Stanislas...
Il se précipite, enjambe les marches, mais il est foudroyé par le poison au moment où il va toucher la reine. Stanislas tombe à la renverse, roule le long des marches et meurt en bas, séparé de la reine de toute la hauteur de l'escalier. La reine s'écroule en arrachant un des rideaux de la fenêtre. L'hymne royal continue.
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